La première chose qu'on remarque avec Naeko, c'est la voix. Pas au sens de la technique ou de l'étendue vocale — au sens de l'intention. Chaque phrase est posée là où elle doit être, ni trop haute ni trop en retrait dans le mix. C'est une question de rapport à l'espace sonore qui n'a rien d'automatique, et que beaucoup d'artistes R&B passent des années à trouver.
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Lyon avant Paris
Naeko — de son vrai prénom Naomi, vingt-huit ans — s'est construite à Lyon, pas à Paris. Ce n'est pas un détail. La scène R&B lyonnaise a ses propres références, ses propres codes, une relation à l'underground qui diverge de ce qui se passe dans la capitale. On y écoute autant le boom-bap que la soul, autant les productions anglaises que les ingénieurs du son locaux qui travaillent avec peu de moyens et beaucoup d'idées.
Naeko publie ses premières démos sur SoundCloud en 2023 sous son prénom seul. Elles circulent dans le milieu de la nuit, atteignent quelques playlists indépendantes, et finissent par attirer l'œil d'un manager lyonnais qui l'aide à structurer la suite. En mai 2026 sort Toile, son premier EP signé : sept titres, quarante et une minutes, une cohérence de bout en bout qui n'est pas courante pour un premier effort.
Le son : ce qui est là et ce qui n'y est pas
Les productions de Toile sont signées en grande partie par un producteur lyonnais connu sous le nom de Séquence. Le duo fonctionne bien parce qu'ils partagent la même conception du silence. Les arrangements ne cherchent pas à remplir. Il y a souvent un seul élément rythmique dominant, une nappe qui soutient, et la voix qui fait le reste. Ce minimalisme n'est pas de l'austérité : les mélodies sont là, les refrains existent. Mais rien n'est surchargé.
Le titre Fissure est le meilleur exemple de cette économie. Une basse simple, des cordes courtes en sample traité, et une voix qui raconte une rupture sans jamais faire appel au vocabulaire usé du R&B des années 2010. Pas de vocalise inutile, pas de pont grandiloquent. Le texte dit ce qu'il a à dire et s'arrête.
« Je n'écoute pas que du R&B. J'écoute ce qui m'intéresse, et j'essaie de faire ce qui m'intéresse moi. Ça peut ressembler à du R&B si les gens ont besoin d'une étiquette. »
Entre SZA et Pomme : une comparaison qui ne tient qu'un moment
Les premières chroniques ont rapidement mentionné SZA et Pomme. On comprend pourquoi : il y a chez Naeko cette capacité à mêler la précision rythmique de la soul américaine contemporaine et la façon française d'habiter un texte, de laisser les mots respirer. Mais la comparaison atteint rapidement ses limites. Naeko ne fait pas le même type de pop introspective que Pomme, et elle n'a pas la production spectaculaire de SZA. Elle est quelque chose d'autre : plus directe, moins produite à l'excès, plus proche d'un certain funk froid anglais des années 80 que d'une pop world.
Ce positionnement hybride est à la fois sa force et son problème de communication. Il rend l'artiste difficile à placer dans une case promotionnelle simple. Pour les labels indépendants qui travaillent sur des marchés de niche, c'est gérable. Pour une distribution grand public, ça peut compliquer les choses.
Ce que l'EP laisse attendre
Le dernier titre de Toile, Septembre, change de registre. Plus rapide, presque nerveux, avec un beat qui rappelle l'early grime anglais filtré à travers une sensibilité francophone. C'est la piste la plus courte de l'EP et celle qui ouvre le plus de perspectives. Si c'est une direction que Naeko veut explorer, le prochain disque risque d'être très différent du premier. Et probablement aussi intéressant.
Une voix et une direction. Deux des choses les plus rares dans la scène R&B indépendante française. Naeko les a toutes les deux.


